Le Carnet de Guerre du Sergent Firmin BIDARD - 4ème Partie

Publié le par Pierre MILLET

1917
 
6 janvier 1917. Départ d’Avenay à 2 h du matin, embarquons par train à Epernay à 11 h pour Prouilly (51). Débarquons à Jonchery (Jonchery-sur-Vesle (51))  à 6 h du soir et nous sommes à Prouilly à 7 h et restons sous la pluie, sac au dos jusqu’à 11 h du soir. On ne nous attendait pas et comme le pays est plein de troupes, il n’y a pas de place pour nous. Il faut coucher dehors. Enfin, nous pouvons coucher sur le pavé d’une maison abandonnée.
Le 7. Le lendemain, on nous refoule 4 Kilomètres en arrière, à Branscourt. Toujours la même incurie, déplacer une Division sans savoir où la loger.
8 au 28. Service de corvées à Branscourt.
28. Départ de Branscourt pour le Château de Prin pour fabriquer un camp pour 15 000 prisonniers boches.
Du 29 au 31 Jan. Permission de 2 jours pour assister au Remariage de ma belle-mère. Le 29 Janvier, elle a 70 ans et le futur 74. Je trouve ma femme au lit atteinte de forte angine. Seul avec ma fille et ma sœur Jeanne, nous assistons à la cérémonie, complétée d’un bon gueuleton. C’est de la veine que nous nous trouvions à l’arrière, car je n’aurais pu avoir cette permission, augmentée d’un jour par mon Capitaine qui avait un colis à faire porter chez lui à Paris.
Retour le 31 Janv. Du 1er fév. au 30 mars. Toujours aux travaux de ce camp de prisonniers.
 
Le 5 mars, avec Vignaux, en allant faire un tour à Branscourt où nous avions séjourné près d’un mois, nous sommes pris en route sous un tir de barrage d’avions et nous recevons dans un espace de 5 mètres carrés, 3 culots d’obus et de nombreux chrapnels (shrapnels en fait : obus à balles utilisés pendant la 1ère Guerre Mondiale) sur la tête et nous n’avions pas de casque. En revenant, nous sommes repris dans un autre barrage où un avion Français a été abattu au dessus de nos têtes. J’ai pris un morceau de la toile d’empannage qui volait près de nous – voir ci-dessous – l’avion boche qui l’avait abattu est à son tour descendu par 2 Français et force nous est de nous sauver, car nous étions sortis en fraude du cantonnement.
 
1er Avril. Partons de Prin pour Bouvancourt, le soir nous couchons sous la toile de tente sur le bord d’un chemin – arrivons le lendemain où nous sommes en réserve.
Le 12. Partons pour les Carrières de Roucy (02), nous sommes plus de 5 000 hommes dans ces grottes où l’on peut à peine respirer. En face de nous « Le Chemin des Dames » où se prépare la grande attaque du 16 Avril.
Le 14. Détachés au 8ème Génie, nous réparons la ligne Bois de Beaumarais, pour l’attaque. Nous sommes arrosés par rafales de 210 qui tombent heureusement à chaque fois à 5 ou 6 mètres derrière nous, on se couche à chaque arrivée et secoue la terre qui tombe sur nous. Cela dure1 heure, mais notre travail a pu être fait.
Le 15. Nous avons la Visite du « Tigre » Clémenceau, Ministre de la Guerre. Il fait bien vieux. Il ne veut pas être accompagné par les officiers et c’est à moi, un Caporal, à qui il s’adresse pour me faire constater que la préparation semble manquer d’artillerie. Il me cause quelques instants devant les Carrières et part seul plus loin – en amateur –
16 avril. Grande attaque du Chemin des Dames, depuis Soissons jusqu’à Craonne. Cette attaque qui a coûté très cher en pertes n’a pas rendu et a provoqué un mouvement de révolte parmi les troupes de la Division à Vautelay (en fait Ventelay (51), au sud de Craonne).
 
Sur la droite, nous prenons le Bois des Busses, où les Boches étaient installés sous terre et où même leur Decauville les ravitaillait. Surpris dans leurs sapes profondes, presque tous ont été brûlés ou étouffés par des Lance-flammes qui brûlaient les boiseries des sapes en s’écroulant sur eux et obstruant toutes les portes. Ceux qui se présentaient, avec l’espoir de se sauver, tombaient brûlés par les flammes. Il y avait dessous un État-major fait prisonnier, mais des milliers de malheureux ont péri ainsi.
C’était pénible à voir. Bon Dieu que la guerre est cruelle et bête.
Du 17 au 29. Je tiens un poste téléphonique du Génie à 50 directions.
Le 30. Je prends en 2e ligne le poste de Vardor 14, jusqu’au 10 mai.
 
Le 12 mai. Je prends en ligne le Poste de Vardor 21 au Nez-du-Boche, au Bois des Buttes, que nous avons repris aux Boches.
Le 18 mai. Je pars en permission de 7 jours. J’en prends 9, tant pis, et ne rentre que le 29, ce que beaucoup font.
Le 30. Je remonte à Vardor 21, au Nez-du-Boche, nom donné à ce poste où nous restons jusqu’au 25 juin sous terre sans être relevés (56 jours). Repos quelques jours après.
 
Le 12 Juillet. Remonté au poste de la Pêcherie. Ici, une pénible affaire qui a failli me faire fusiller.
Outrés de rester si longtemps en postes, 56 jours, nous écrivons chaque jour à un député ou à un sénateur, leur demandons à intervenir pour la Paix en inscrivant sur l’entête de nos lettres « A bas la guerre ».
Une de nos lettres ainsi libellée a été ouverte. Je suis aussitôt relevé et envoyé à la Division pour enquête. Motif – Excitation de ses hommes à la rébellion devant l’ennemi. Sanction ? La Mort ! J’étais destiné à être fusillé et je n’ai dû ma vie qu’à l’intervention de Monsieur Sansbeuf, Président des Vétérans dont j’étais le Vice-Président du Contrôle général et à qui l’on avait téléphoné pour connaître mon degré de Patriotisme.
Ce qu’il y a de mieux, cela se passait le jour que j’étais nommé Sergent.
Je n’oublierai jamais ce que je dois à ce brave père Sansbeuf  (je pense qu’il s’agit de Joseph Sansboeuf (1848-1938) président de la Ligue des Patriotes fondée en 1882 par Déroulède et née suite au traumatisme de la défaite de la Guerre 1870-1871).
Cela a retardé ma nomination au grade de sergent de quelques jours seulement ; très soutenu par mon lieutenant Baffet qui m’avait en grande estime, j’étais nommé quelques temps après, le 25 Juillet.
Le jour de ma nominations, je suis désigné chef du détachement de la Garde de Police du Conseil de Guerre de Roucy qui condamnait quelques réfractaires de la Division qui n’avaient pas voulu remonter en ligne aprèsn l’attaque du 16 avril et qui s’étaient révoltés, la crosse en l’air.
J’eus froid aux os tout pendant la séance du Conseil de Guerre en pensant que moi aussi, j’aurais pu être de la fournée. J’ai su après que j’avais  été désigné à cette pénible séance, comme chef de Police, pour exemple.
27 Juillet. En permission 6 jours. Au retour en Août je remonte au Front. Toujours à Roucy.
 
17 Août au 28 Octobre. Détaché au cours de téléphonie à Montigny où je passe 6 semaines bien tranquille. C’était un cours de perfection téléphonie.
29 Octobre au 8 Novembre. En permission exceptionnelle de 10 jours. Sommes arrosés à Roucy par rafales d’obus de 210.
Le 23. Dans la nuit, l’adjudant téléph. qui allait réveiller une relève de camarades qui seraient montés en Postes, tombe dans l’escalier de la cave, car c’est dans des caves que nous couchions, qu’il s’est cassé 2 côtes.
Il nous a fallu aller chercher un brancard à l’infirmerie pour le transporter. Il faisait un clair de Lune comme en plein jour, des avions nous ont aperçus avec notre fardeau sur les épaules et nous firent déclencher un tir d’arrosage par fusants de 150. Cela craquait au-dessus de nos têtes, les éclats tombaient en pluie et le malheureux que nous transportions criait. -- - Bon Dieu, les gars, me lâchez pas !
Si cela n’avait pas été le bon garçon qu’était Arnaud, notre adjudant, nous l’aurions laissé tomber car nous avions encore à faire un Kilomètre avec ce fardeau pour atteindre l’infirmerie où nous le transportions. L’infirmerie qui se trouvait dans une partie de maison qui n’était pas totalement détruite alluma un peu de lumière à notre arrivée avec notre blessé. Les Boches qui nous suivaient avec leurs avions, bombardèrent notre infirmerie d’où l’on se sauva à la cave. Personne ne fut blessé heureusement.
 

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